Auguste Comte et l’institution scientifique : modalités et ressorts de son opposition et de ses critiques

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Auguste Comte et l’institution scientifique : modalités et ressorts de son opposition et de ses critiques
Auteur : Alexandre Moatti, université Paris-Diderot (sphere UMR 7219)
Auteur de l'analyse : par Alexandre Moatti Ingénieur en chef des Mines, Chercheur associé à l’Université Paris-Diderot (SPHERE UMR 7219)
Publication :

'Préface personnelle' au Cours de philosophie positive, tome VI, Bachelier, 1842, p. V à XXXVIII.

Année de publication :

1842

Nombre de Pages :
34
Résumé :

La préface personnelle du traité de 1842 : l’acmé de la critique portée par Comte à l’égard de l’institution scientifique (notamment l'École polytechnique et l'Académie des sciences).

Source de la numérisation :
Mise en ligne :
mai 2017

Les idées d’Auguste Comte (1797-1857) ont été largement diffusées et étudiées. Il a créé une doctrine philosophique, la philosophie positive, et est l’un des fondateurs de la sociologie. Il a inspiré sous la IIIe République un courant politique encore vivace de nos jours ; et la philosophie positive éclairée de ses disciples, d’Émile Littré à Jules Ferry, a ouvert la voie d’une démocratisation de l’accès à l’éducation et au savoir à partir des années 1880. Si l’on pousse plus loin, on peut même considérer que notre pays est structuré par la pensée de Comte, au moins autant que par celle de Descartes.

Pourtant, c’est dans la science exacte, celle de ses études, celle des relations liées à ses activités professionnelles, que Comte cherchera compulsivement la reconnaissance. Pendant toute sa vie, il mène un combat personnel pour être reconnu par la communauté scientifique, notamment l’Académie des sciences et l’École polytechnique (dont il était ancien élève).

 


 

 

Alexandre Moatti est ancien élève de l’École polytechnique, ingénieur en chef des Mines, chercheur associé à l’université Paris-Diderot (laboratoire sphere UMR 7219) (page personnelle)

 

 

Auguste Comte et l’institution scientifique : modalités et ressorts de son opposition et de ses critiques
par Alexandre Moatti Ingénieur en chef des Mines, Chercheur associé à l’Université Paris-Diderot (SPHERE UMR 7219)

 

 

Figure 1 : Monument à Auguste Comte, place de la Sorbonne, Paris Ve(sculpture de 1902 de J.-A. Anjalbert, 1845-1933) (WikiCommons auteur Jebulon).

 

Les idées d’Auguste Comte (1797-1857) ont été largement diffusées et étudiées. Il a créé une doctrine philosophique, la philosophie positive, et est l’un des fondateurs de la sociologie. Il a inspiré sous la IIIe République un courant politique encore vivace de nos jours ; et la philosophie positive éclairée de ses disciples, d’Émile Littré à Jules Ferry, a ouvert la voie d’une démocratisation de l’accès à l’éducation et au savoir à partir des années 1880. Si l’on pousse plus loin, on peut même considérer que notre pays est structuré par la pensée de Comte, au moins autant que par celle de Descartes.

Pourtant, c’est dans la science exacte, celle de ses études, celle des relations liées à ses activités professionnelles, que Comte cherchera compulsivement la reconnaissance. Pendant toute sa vie, il mène un combat personnel pour être reconnu par la communauté scientifique, notamment l’Académie des sciences et l’École polytechnique (dont il était ancien élève).

À travers ces caractéristiques, il nous semble à analyser dans le cadre de de ce que nous avons appelé alterscience[1] : de la part d’un homme de science (et Comte l’était, par sa formation polytechnicienne et par ses activités professionnelles), une ambivalence fascination/rejet[2] vis-à-vis de la science – rejet illustré par la critique virulente des institutions scientifiques, mais aussi de certaines des théories scientifiques naissantes à son époque ; opposition à la spécialisation de la science et exaltation d’une science globale (holisme) ; le tout accompagné d’une forme de vitupération lancinante. Enfin, les vicissitudes qu’il rencontre dans sa vie professionnelle, voire personnelle, sont systématiquement analysées à l’aune de sa théorie philosophique – presque comme des illustrations, voire des preuves.

 

 

Un homme de science, par sa formation et ses activités

Pendant longtemps, Comte exerce des fonctions liées aux mathématiques. Congédié de l’École polytechnique avec l’ensemble de sa promotion X1814 en 1816, juste après la Restauration, il est pendant quelques années, de 1817 à 1824, secrétaire de Saint-Simon, qui lui assure une initiation philosophique mais avec lequel il se brouille.

En 1824, ayant besoin d’assurer sa subsistance, il caresse, à 26 ans, l’idée d’entrer à l’Académie des sciences[3] – il n’a pourtant aucun résultat mathématique à son actif. Il devient répétiteur de mathématiques à l’institution Laville (qui assurait la préparation au concours de Polytechnique), tout en cherchant à obtenir un poste à l’École polytechnique. Il y est nommé répétiteur adjoint d’analyse (en 1832), ainsi qu’un des examinateurs d’admission (en 1838) : c’est l’ensemble de ces fonctions à caractère scientifique qui assureront pendant une vingtaine d’années les moyens de sa subsistance. Cependant il les jugeait indignes de lui[4] : il se battra pour être professeur en titre d’analyse mathématique à l’École polytechnique (en 1830 au départ de Cauchy, en 1836 à la mort de Navier, en 1840 à la mort de Poisson). De manière si virulente et si inappropriée qu’il finira par y perdre toutes ses fonctions : il est remercié de ses fonctions d’examinateur d’admission en 1844 (à la suite de la fameuse ‘Préface personnelle’ de 1842 – texte BibNum), et perd son poste de répétiteur en 1852.

 

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Si Comte est homme de science, par sa formation et sa pratique de répétiteur de mathématiques, il l’est aussi par maintes autres activités : il donne des conférences de vulgarisation scientifique – à l’époque où ces conférences en direction des « ouvriers » se développent, dans la droite ligne du saint-simonisme. Il écrit aussi des ouvrages qui se veulent scientifiques, comme le Traité élémentaire de géométrie analytique à deux et à trois dimensions (1843)[5] ou le Traité philosophique d’astronomie populaire (1844).

 

 

Figure 2 : On remarquera la signature : « par M. Auguste Comte, ancien élève de l’École polytechnique, répétiteur d’analyse transcendante et de mécanique rationnelle à cette école, et examinateur des candidats qui s’y destinent »

 

Enfin, il entend inscrire son œuvre philosophique dans la science, et lui-même se voit comme un scientifique sa vie durant ; dès 1822, à 24 ans, il écrit, dans son style habituel utilisant le général pour décrire le particulier (lui-même) :

Nous comprenons ici au nombre des savants, conformément à l'usage ordinaire, les hommes qui, sans consacrer leur vie à la culture spéciale d'aucune science d'observation, possèdent la capacité scientifique, et ont fait de l'ensemble des connaissances positives une étude assez approfondie pour s'être pénétrés de leur esprit et s'être familiarisés avec les principales lois des phénomènes naturels[6].

 

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De ses échecs répétés au poste de professeur à l’École polytechnique, et du manque d’intérêt que manifeste le corps savant à sa théorie philosophique, Comte va concevoir une forme de rancœur – il s’aigrit contre l’institution scientifique, contre les savants ; et ce via l’écriture – sa seule arme –, dans un style qui dessert son propos et peut le faire apparaître vaniteux, voire antipathique[7].

Cette acrimonie de Comte grandit de 1830 à 1842 jusqu’à éclater, sous forme de « délire de la persécution[8] », dans la ‘Préface personnelle’ du tome VI et dernier de son Cours de philosophie positive (1842). Nous appuyant sur ce texte, comme sur d’autres écrits de Comte, nous souhaitons montrer les différents ressorts argumentatifs de sa vitupération contre la science, et notamment contre les institutions de la science et certains de ses représentants.

 

 

Figure 3 : id. légende fig.2 supra.

 

 

 

 

Esprit de détail vs Esprit d’ensemble

Son leitmotiv sur « la vicieuse prépondérance continue de l’esprit de détail sur  l’esprit d’ensemble », organisée par les institutions scientifiques, s’amplifie à la suite de ces échecs répétés, avec une gamme fournie de termes pour dénoncer la science de son temps, comme les recherches spéciales ou « le régime dispersif propre aux académies scientifiques actuelles, caractérisé par leur morcellement empirique » ou, ailleurs, « le morcellement caractéristique de ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion mentale ». Dans un bel agrégat de ses deux termes favoris, il parle d’une « spécialité dispersive » conduisant forcément à un « rétrécissement intellectuel », et ailleurs d’une « spécialisation aveugle et dispersive[10] ».

Au-delà de ce florilège, que se joue-t-il là ? C’est l’époque de la montée en puissance d’une science plus spécialisée : la physique mathématique, l’analyse. Les résultats mathématiques s’accumulent : avec la spécialisation vient une forme d’exigence de résultats qui ne fera qu’aller croissant. La science est plus difficile à comprendre par « l’honnête homme ». Avec sa vision unitaire de la science, plus englobante que spécialisée, Comte veut une science qui soit compréhensible par tous, où la philosophie et l’histoire propres à chaque discipline aient toute leur place. C’est aussi le début d’une forme de vulgarisation de la science qui se joue dans ce débat – et Comte est un jalon important dans l’histoire de la vulgarisation scientifique.

Enfin, troisième enjeu toujours actuel, c’est celui des qualités requises d’un enseignant : pour Comte, un professeur à Polytechnique ne doit pas être un mathématicien spécialisé, mais un bon pédagogue. Cauchy, professeur de 1816 à 1830, était le plus grand mathématicien de son temps, mais piètre enseignant, ce que dénonçait Comte. Et il avait la même opinion, fondée, sur le mathématicien qui lui fut préféré en 1840, Charles Sturm. Tandis que lui, Comte, se décrivait, à raison sans aucun doute, comme un bon professeur – capable, par exemple, de mêler des éléments d’histoire et de philosophie des sciences à son enseignement de mathématiques.

 

 

 

Contre la science de son temps

Une autre caractéristique du rapport de Comte à la science est son rejet – son incompréhension ? – d’une part significative des développements de la science de son temps, ainsi que des nouvelles branches scientifiques naissantes à son époque. Il apprécie très mal l’évolution rapide des mathématiques qui s’est faite depuis ses études : il s’oppose à l’analyse théorique, telle qu’elle commence à être enseignée à Polytechnique dans les années 1830, sous l’impulsion de Cauchy puis de Liouville. Avec son sens de la formule, il déplore que Polytechnique soit devenue « une école monotechnique », centrée sur l’analyse et ses « stériles intégrales », une algèbre théorique et formaliste : une sorte de « séminaire algébrique[11] » réservé aux initiés. Chez Liouville, responsable de cette évolution, il dénigre « l’art spécial des transformations analytiques » : trop de formules, trop de chiffres. Il faut régénérer l’enseignement mathématique à Polytechnique, en remettant l’analyse à une place moins importante, en « cessant d’y faire prédominer la forme sur le fond », « les signes sur les idées » : il convient d’instituer « une plus juste harmonie entre le point de vue concret et le point de vue abstrait ».

Cette critique de l’évolution de l’École polytechnique (qu’il vénérait par ailleurs – on retrouve une ambiguïté similaire à son rapport à la science) est aussi à rapprocher du point précédent – son désir d’une science généraliste, avec des professeurs compétents et non des spécialistes Comte refuse une forme d’institutionnalisation de la science – et, partant, de spécialisation. C’est pourtant bien, parmi d’autres facteurs, la création de Polytechnique en 1794 qui avait marqué le début d’une institutionnalisation de l’enseignement de la science…

 

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Comte s’oppose aussi à la statistique naissante, qui commence d’être utilisée dans les sciences organiques pourtant chères à Comte, comme la médecine (en hygiène publique notamment). Cette science statistique, « la vaine théorie des chances[12] », propagée avec la « caution » des mathématiciens, est « une aberration radicale de l’esprit mathématique », une application « puérile et déplacée », signe d’une « anarchie mathématique[13] ». On ne peut fonder une prétendue science sur la notion d’opinion, telle qu’exploitée par les statistiques : seuls les faits suffisent. Quant à la théorie générale des probabilités, Comte « n’avai[t] à porter [sur elle] qu’un jugement négatif[14] ».

En physique aussi, il s’oppose à un certain nombre d’avancées. En astronomie, malgré le rapport de 1803 de J.-B. Biot sur la météorite de L’Aigle (Orne) qui avait fait accepter par le corps savant le fait que les météorites venaient du système solaire et non d’éruptions volcaniques terrestres, il se rallie à l’ancienne opinion de Lagrange, contre celle de Laplace[15]. Il considère Le Verrier, qui avait découvert la planète Neptune « au bout de sa plume[16] » (c'est-à-dire par le calcul et non l’observation), comme un « marchand de planètes subjectives[17] ».